Bien-être en clinique vétérinaire : celui des uns fait-il celui des autres ?

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Quand la clinique va mal, tout le monde le sent. Mais quand elle va bien pour les uns, va-t-elle forcément bien pour les autres ? Vétérinaires et auxiliaires vétérinaires (ASV) partagent les mêmes murs, les mêmes journées chargées et les mêmes patients à quatre pattes. Pourtant, leur bien-être ne dépend pas tout à fait des mêmes choses, et contrairement à ce qu'on pourrait penser, la corrélation entre le bien-être des vétérinaires et celui des ASV n'est pas si évident.

ASVinfos vous propose un état des lieux chiffré, ce que dit la recherche sur la « contagion » du bien-être dans une équipe en établissement de soins vétérinaires, et cinq pistes concrètes pour améliorer le quotidien en clinique. 

Une profession sous tension

Le mal-être au travail met en péril l’équilibre de toute l’équipe clinique. Et le mal-être d'un seul peut fragiliser toute l'équipe. Avec pour conséquences une pénurie de personnel, un recrutement difficile, des départs en cascade, et un surcroît d’activité qui dégrade encore la qualité de vie au travail.

Trois chiffres résument la situation :

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Ces chiffres ne sont pas là pour faire peur. Ils rappellent simplement qu’ignorer le sujet coûte cher moralement aux personnes et financièrement aux structures.

Sources : Royal Canin Vetfocus (2023) ; CNOV / Vétos-Entraide, Pr Truchot ; thèse Delsarte, VetAgro Sup (2023).

Côté vétérinaires : une santé mentale sous forte pression

Les vétérinaires paient un lourd tribut à leur métier. Les études menées entre 2019 et 2025 par le Pr Didier Truchot, pour le Conseil national de l’Ordre des vétérinaires (CNOV) et Vétos-Entraide, le montrent clairement :

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Cette souffrance n’est pas qu'un mauvais moment à passer : elle s’installe dans la durée. La troisième phase de l’étude (2025) le formule ainsi : « Certains facteurs, comme la charge de travail, la crainte de l’erreur, exercent un effet pathogène durable sur la santé mentale des vétérinaires. »

Source : Conseil national de l’Ordre des vétérinaires et Vétos-Entraide, étude du Pr Didier Truchot (2019–2025).

Côté ASV : une qualité de vie au travail fragile

Chez les auxiliaires vétérinaires, la fragilité est tout aussi réelle, mais elle prend d’autres visages. Dans sa thèse soutenue en 2023 à VetAgro Sup, Théo Delsarte a interrogé 1 090 ASV sur leur qualité de vie au travail (QVT). Voici ce qui en ressort :

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Un enseignement mérite qu’on s’y arrête : la reconnaissance compte, mais pas n’importe laquelle : « La reconnaissance par les vétérinaires a un réel impact sur la qualité de vie au travail des ASV — contrairement à la reconnaissance des clients. »

Le merci d’un propriétaire fait plaisir, mais c’est le regard de l’équipe, celui des vétérinaires en particulier, qui pèse le plus sur le moral des ASV.

Source : Théo Delsarte, thèse d’exercice vétérinaire, VetAgro Sup, 2023 (1 090 répondants).

Vétérinaires et ASV souffrent, mais pas des mêmes choses

Ce qui pèse sur les vétérinaires :

  • la charge de travail et les heures supplémentaires ;
  • la crainte de l’erreur médicale ;
  • les incivilités et la pression de certains propriétaires d’animaux ;
  • le manque de temps libre et d’équilibre entre vie pro et vie perso ;
  • les conflits avec les collègues.

Ce qui pèse sur les ASV :

  • une rémunération jugée insuffisante ;
  • le manque de reconnaissance de la part des vétérinaires ;
  • l’organisation et la répartition de la charge de travail dans la journée ;
  • une communication parfois difficile avec les vétérinaires ;
  • peu de perspectives d’évolution et de formation.

Résultat : on peut aller mieux d’un côté sans que rien ne change de l’autre.

Le bien-être des uns fait-il celui des autres ?

Le bien-être des vétérinaires et celui des ASV sont-ils réellement corrélés ?

La psychologie du travail a un nom pour ce phénomène : le « crossover effect », ou effet de transmission. Il désigne le transfert, au sein d’une équipe, d’un état psychologique d’une personne vers une autre. La recherche internationale en tire trois enseignements :

  1. La résilience ou le stress d’un responsable se transmet statistiquement à son équipe, avec un effet différé dans le temps.
  2. Ce transfert dépend fortement de l’interdépendance entre collègues : plus on travaille en binôme ou en équipe soudée, plus l’effet est marqué.
  3. À ce jour, aucune étude vétérinaire ne mesure directement le lien entre le bien-être des vétérinaires et celui des ASV au sein d’une même clinique.

Ce dernier point est important : l’effet est documenté hors de notre métier mais n’a pas été vérifié directement dans nos cliniques. D’où l’intérêt de regarder de plus près les données disponibles.

Source : recherches en psychologie du travail sur le « crossover effect » (revues Current Psychology, ScienceDirect).

Le bien-être des vétérinaires et celui des ASV sont-ils réellement interdépendants ?

1 : le statut hiérarchique protège le bien-être

Occuper un poste de responsabilité aide à mieux vivre son travail. C’est ce que montre l’étude OMPL 2024, menée auprès de 442 salariés de cabinets et cliniques vétérinaires.

Les plus satisfaits de leur qualité de vie au travail :

  • les managers ;
  • les cadres ;
  • les salariés des plus petites structures (1 à 3 salariés).

Les plus en retrait :

  • les salariés qui ont plusieurs supérieurs hiérarchiques ;
  • les salariés des structures de plus de 50 salariés ;
  • les salariés de 50 ans et plus.

Attention toutefois : le statut de cadre ou de manager protège le bien-être individuel, mais il ne dit rien de ce que vit le reste de l’équipe.

Source : OMPL, « Qualité de vie au travail — Cabinets et cliniques vétérinaires », 3e édition, 2024 (442 salariés).

2 : les employeurs surestiment le bien-être de leur équipe

C’est la donnée la plus importante de cette étude. Quand on compare le taux de satisfaction déclaré par les salariés et par les employeurs, l’écart saute aux yeux : les vétérinaires-employeurs surestiment le bien-être de leur équipe.

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Données présentées lors de l’intervention aux Journées Vétos-Entraide de Vannes · 6 dimensions de la QVT, salariés et employeurs.

Les écarts les plus marqués, autour de 30 points, concernent le management de proximité, la stratégie de l’entreprise et le parcours professionnel. À l’inverse, le contenu du travail est la dimension la mieux notée des deux côtés, avec le plus petit écart. Ce décalage de perception est primordial, comme nous allons le voir.

Pas une contagion automatique : un filtre de perception

Alors le bien-être au travail se transmet-il entre employeurs et employés des établissments de soins vétérinaires ? En fait, pas tant que ça.

  • Ce que montrent les données. Le bien-être ne se transmet pas mécaniquement : les facteurs de mal-être des vétérinaires et des ASV sont en partie différents.
  • Le vrai point de bascule. C’est la capacité du vétérinaire-manager à percevoir correctement l’état réel de son équipe qui détermine si son management protège… ou non.
  • La conséquence pratique. Un employeur qui surestime le bien-être de son équipe ne voit pas de raison d’agir. Le problème lui reste invisible jusqu’à un départ inattendu ou un conflit ouvert.

Finalement, tout dépend de ce que le manager voit, ou ne voit pas !

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Le management de proximité, principal point de passage

Si le bien-être ne circule pas tout seul, par où passe-t-il ? Par le management de proximité, c’est-à-dire la façon dont l’équipe est dirigée au quotidien. Dans la thèse de Théo Delsarte, c’est le principal déterminant du bien-être des ASV. Trois chiffres l’illustrent :

  • 80 % des ASV trouvent la communication facile entre auxiliaires, contre seulement 60 % avec les vétérinaires ;
  • 51 % jugent les conflits fréquents dans leur clinique ;
  • le score de bien-être passe de 3,6 à 4,4 sur 6 lorsque la clinique organise des temps d’équipe.

Ainsi, pour les ASV, ce qui fait l’ambiance d’une clinique se joue en interne.

« La reconnaissance des clients n’influe pas sur l’ambiance en clinique : pour les ASV, une bonne gestion en interne est primordiale pour garantir une bonne qualité de vie au travail. »

Source : Théo Delsarte, thèse d’exercice vétérinaire, VetAgro Sup, 2023.

Ce qu’il faut retenir

Si vous ne deviez garder que trois idées de ce qui précède :

  1. Vétérinaires et ASV souffrent de facteurs de mal-être en partie différents.
  2. Le statut de cadre ou de manager protège le bien-être individuel, sans garantir la lucidité sur le reste de l’équipe.
  3. Le management de proximité est le principal point de passage entre le bien-être des uns et celui des autres.

Cinq pistes d’action pour la clinique

Comprendre le problème, c’est bien. Agir, c’est mieux. Voici cinq leviers concrets, à la portée de toute clinique.

Piste 1 : mesurer pour voir clair

Pour combler l’écart de perception, il faut d’abord le rendre visible. Un baromètre interne régulier (mensuel ou trimestriel) et des entretiens individuels sincères, pas seulement administratifs, y aident.

  • un baromètre de bien-être court et anonyme, répété dans le temps ;
  • un entretien professionnel systématique, vécu comme un vrai dialogue ;
  • un espace de remontée du terrain pris au sérieux.

Piste 2 : se former au management

La communication, la disponibilité et le soutien après une erreur sont les leviers les plus liés au bien-être des ASV. Ce sont des compétences qui s’apprennent, comme la médecine ou la chirurgie.

  • des formations dédiées au management en structure vétérinaire (AFVAC, APForm…) ;
  • une analyse a posteriori des situations difficiles, avec l'équipe ;
  • une disponibilité et un soutien affichés lors des erreurs des auxiliaires.

Piste 3 : structurer la reconnaissance

La reconnaissance des vétérinaires a un impact direct et mesuré sur le bien-être des ASV, plus encore que celle des clients. Mieux vaut donc ne pas la laisser au hasard. Elle passe par :

  • une formation continue proposée et financée par l’employeur ;
  • de la transparence sur la rémunération et les perspectives d’évolution ;
  • des marques de reconnaissance simples et régulières au quotidien.

Piste 4 : protéger le collectif, sur le temps de travail

Les cliniques qui organisent des temps de réunion d’équipe réguliers obtiennent un score de bien-être nettement supérieur. À une condition : que ces temps fassent partie du temps de travail effectif, et ne reposent pas sur le volontariat non rémunéré des salariés.

  • Réunion d’équipe courte, intégrée au planning et rémunérée comme du temps de travail effectif.
  • Fermeture anticipée ponctuelle du cabinet pour un moment convivial, sur les horaires habituels.
  • Si un temps est proposé hors horaires, il doit être strictement facultatif et sans impact sur l’évaluation.

Piste 5 : soigner l’accueil des nouveaux arrivants

Un accueil structuré facilite l’intégration dès les premiers jours et limite le sentiment d’isolement. C’est un moment clé pour la suite de la collaboration, souvent négligé. Points à respecter :

  • une présentation croisée des nouveaux à l’équipe, et l’équipe aux nouveaux ;
  • un badge nominatif dès le premier jour ;
  • une annonce de l’arrivée du nouvel entrant en salle d’attente ou au comptoir, et sur le site ou les réseaux sociaux de la clinique ;
  • un livret d’accueil formalisé (un modèle est disponible sur veterinaireliberal.fr) ;
  • une information sur les dispositifs d’écoute et d’assistance de la branche (voir l’encadré en fin d’article).

Vous êtes ASV ? Ces cinq pistes peuvent servir de point de départ pour ouvrir la discussion avec votre équipe ou votre responsable.

 

Conclusion : le bien-être se pilote, ensemble

Vétérinaires et ASV ne vivent pas le même mal-être au quotidien. Mais ils partagent le même lieu de travail, la même passion du soin animal et la même responsabilité collective : améliorer la qualité de vie au travail.

Le bien-être de l’équipe ne se délègue pas. Il se pilote, ensemble.

Besoin d’en parler ?

Si vous traversez une période difficile, ou si vous vous inquiétez pour un collègue, des dispositifs d’écoute existent, dont certains pensés pour la profession :

  • Plateforme d’accompagnement psychologique de la branche vétérinaire : 0 800 730 893, 24 h/24 et 7 j/7, avec des psychologues du travail (plateforme Pro consulte) (La Dépêche Vétérinaire) ;
  • Vétos-Entraide : 09 72 22 43 44, une écoute spécifique à la profession, ouverte aux vétérinaires, aux ASV et à leur entourage (vetos-entraide.com) ;
  • SPS (Soins aux Professionnels de la Santé) : 24h/24 7j/7 : 0 805 23 23 36
  • 3114 : le numéro national de prévention du suicide, 24 h/24 et 7 j/7 (3114.fr).

 

Sources

Cet article reprend l’intervention d’Anne-Marie Lebis, pour l’AssAV (Association des Auxiliaires Vétérinaires), présentée aux Journées Vétos-Entraide à Vannes.