I. L'insuffisance rénale chronique, c'est quoi ?
L'insuffisance rénale chronique (IRC), désormais désignée plus précisément sous le terme de maladie rénale chronique (MRC), correspond à une atteinte définitive de la fonction rénale.
Les reins assurent plusieurs fonctions essentielles : filtration du sang et élimination des déchets azotés (urée, créatinine), régulation de la pression artérielle, équilibre hydroélectrolytique (sodium, potassium, phosphore), production d'érythropoïétine, une hormone indispensable à la fabrication des globules rouges, et activation de la vitamine D. Lorsque les unités fonctionnelles du rein (les néphrons) sont détruits, ils ne fonctionnent plus, et c'est irréversible.
Une maladie très fréquente
La maladie rénale chronique constitue l'une des affections les plus fréquemment diagnostiquées chez le chat âgé. Sa prévalence atteint 30 à 40 % des chats de plus de 10 ans, et plus de 80 % des chats de plus de 15 ans (1,2). Chez le chien, la prévalence est plus faible, entre 0,05 et 3,74 % en consultation généraliste, avec une nette augmentation chez les sujets âgés (2,3).
Symptômes que le propriétaire peut observer
Les signes cliniques évocateurs, souvent rapportés par le propriétaire, sont les suivants :
- Polyuro-polydipsie : l'animal boit et urine en quantités anormalement importantes
- Perte de poids progressive
- Apétit capricieux
- Abattement
- Vomissements
- Mauvaise haleine
- Pelage terne
Important : Les signes cliniques apparaissent tardivement, lorsque environ 75 % de la masse rénale fonctionnelle est déjà détruite. Une perte de poids inexpliquée chez un chat senior doit systématiquement faire évoquer une MRC débutante.
La société internationale de référence, l'International Renal Interest Society (IRIS), a établi une classification en quatre stades (I à IV) basée principalement sur plusieurs critères biologiques (créatininémie, SDMA, protéinurie, pression artérielle (4)). Le vétérinaire utilise cette classification pour adapter sa prise en charge.
II. Est-ce que l'insuffisance rénale chronique se traite ?
La MRC ne se guérit pas. Les lésions rénales sont irréversibles, et aucun traitement actuel ne permet de régénérer les néphrons détruits.
En revanche, la MRC se prend en charge efficacement. Les objectifs thérapeutiques sont au nombre de quatre (4, 5) :
- Ralentir la progression de la maladie
- Prévenir et contrôler les complications
- Soulager les signes cliniques
- Maintenir la qualité de vie de l'animal le plus longtemps possible
Une prise en charge précoce et rigoureuse permet d'obtenir une survie de bonne qualité. Selon une étude de référence (6), la survie médiane chez le chat varie nettement selon le stade IRIS au diagnostic :
| Stade IRIS | Survie médiane chez le chat |
|---|---|
| Stade 2 avancé | environ 1 151 jours (~3 ans) |
| Stade 3 | environ 778 jours (~1 an 10 mois) |
| Stade 4 | environ 103 jours |
Ces chiffres soulignent l'intérêt majeur du dépistage précoce et justifient les bilans gériatriques recommandés par l'ISFM tous les 6 mois chez le chat de plus de 7 ans. La MRC n'est pas une fatalité. Si elle est diagnostiquée tôt et bien suivie, elle permet à l'animal de conserver pendant des mois, voire des années, une bonne qualité de vie.
III. Quels conseils donner au propriétaire ?
Importance de l'alimentation
L'alimentation constitue la pierre angulaire de la prise en charge de la MRC. Les preuves scientifiques sont solides : une alimentation spécifique prolonge la survie et réduit les épisodes urémiques (2, 6).
Pourquoi une alimentation thérapeutique à visée rénale ?
Les objectifs de cette alimentation spécifique sont :
- Une restriction en phosphore : c'est le point le plus important. L'accumulation de phosphore dans le sang (hyperphosphatémie) est directement liée à une survie réduite.
- Un apport en protéines optimisé : des protéines de haute qualité en quantité contrôlée permettent de limiter la production de déchets azotés sans induire de fonte musculaire.
- Un apport en sodium modéré pour ne pas aggraver une éventuelle hypertension.
- Un enrichissement en acides gras essentiels pour leurs propriétés anti-inflammatoires rénales.
- Un apport accru en potassium pour compenser les pertes urinaires.
- Un effet alcalinisant pour corriger l'acidose métabolique fréquente.
- Un enrichissement en vitamines B pour compenser les pertes urinaires.
Conseils pratiques à donner au propriétaire
👉 Sur le choix de l'aliment :
- Le régime alimentaire prescrit par le vétérinaire doit être suivie à vie.
- Les aliments « senior » du commerce ne sont pas équivalents à un réime alimentaire spécifique.
- Les régimes ménagers, même issus de recettes spécialisées, sont rarement complets et équilibrés. Si le propriétaire insiste pour cuisiner, l'orienter vers une consultation auprès d'un vétérinaire nutritionniste.
👉 Sur la transition alimentaire :
- Introduire la nouvelle alimentation progressivement sur 7 à 10 jours, en mélangeant des proportions croissantes de l'aliment spécifique à l'ancien aliment.
- Ne jamais forcer un changement brutal chez un chat : le risque d'aversion alimentaire est élevé, particulièrement chez un animal déjà nauséeux.
- Si l'animal refuse, proposer plusieurs textures (croquettes et pâtée) et plusieurs marques d'aliments spécifiques avant de conclure à un échec.
- L'alimentation humide (pâtée) est à privilégier autant que possible chez le chat, car elle contribue significativement à l'hydratation.
👉 Sur le rythme des repas :
- Fractionner en 3 à 4 petits repas par jour pour limiter les nausées et améliorer l'appétence.
- Servir la nourriture à température ambiante ou légèrement tiédie : cela renforce les arômes et stimule l'appétit.
👉 Sur l'hydratation, particulièrement chez le chat :
L'animal en MRC ne concentre plus correctement ses urines : il perd beaucoup d'eau et se déshydrate.
- Multiplier les points d'eau dans la maison (au moins un par pièce de vie).
- Privilégier des gamelles larges et peu profondes, en céramique ou en inox plutôt qu'en plastique.
- Proposer une fontaine à eau : l'eau courante stimule la prise de boisson chez de nombreux chats.
- Tenir l'eau à distance de la litière et de la gamelle de nourriture.
- Ajouter de l'eau (tiède) à la pâtée pour augmenter mécaniquement l'apport hydrique.
- En cas de déshydratation chronique, le vétérinaire peut prescrire une fluidothérapie sous-cutanée à domicile (injections de soluté). Il faudra alors monter au propriétaire comment faire.
Messages à faire passer au propriétaire :
- « Respectez scrupuleusement le régime alimentaire, et évitez les friandises riches en phosphore : fromage, charcuterie, abats, biscuits pour chien classiques. »
- « Si votre animal refuse son aliment, ne le laissez pas jeûner – contactez-nous. Un chat qui ne mange pas plus de 24 à 48 h risque de graves complications. »
- « Ne donnez aucun complément alimentaire ou phytothérapie sans avis vétérinaire : certains perturber le traitement ou voire s'avérer toxiques. »
⚠️ Si l'animal ne mange pas ou peu, il est nécessaire que le propriétaire en informe le vétérinaire. Celui-ci pourra adapter le traitement en prescrivant des antinauséeux, des stimulants de l'appétit, voire procéder à une alimentation par sonde.
Les médicaments
La MRC implique le plus souvent la prise de médicaments à vie.
Conseils pratiques à transmettre au propriétaire
Sur la régularité :
- Insister sur l'horaire fixe des prises, nécessaire à l'efficacité du traitement.
- Recommander la mise en place d'un pilulier hebdomadaire ou d'une application de rappel sur smartphone.
- Tenir un carnet de suivi où noter chaque administration, les doses, les éventuels oublis ou refus.
Sur la technique d'administration :
- Montrer comment donner un comprimé, surtout pour le chat. Proposer un lance-pilule.
- Si le médicament peut ou doit être donné avec de la nourriture, le placer dans une petite quantité de pâtée appétente afin de pouvoir vérifier la prise.
- Pour la fluidothérapie sous-cutanée, prévoir une démonstration en clinique, fournir une fiche illustrée et proposer une consultation de contrôle après les premières administrations à domicile.
Message clé : « Ne modifiez jamais les doses de votre propre initiative. Si votre animal refuse un médicament ou présente un effet inhabituel, appelez-nous avant de prendre une décision. »
Importance de la surveillance médicale
La MRC est une maladie évolutive qui nécessite un suivi régulier.
Surveillance à la maison
Il est nécessaire que le propriétaire soit formé à la surveillance de l'évolution de la maladie et des signes d'alerte nécessitant un recours rapide au vétérinaire.
Paramètres à observer quotidiennement ou hebdomadairement :
- Prise de boisson : mesurer la quantité d'eau consommée par 24 h (au moins 1 fois par semaine). Une augmentation soudaine ou une baisse marquée sont anormales et nécessitent une consultation.
- Appétit : noter si l'animal finit ses gamelles ou s'il refuse certains repas. S'il ne s'alimente pas ou très peu, il faut en avertir le vétérinaire.
- Volume des urines et fréquence : surveiller la quantité, la couleur (urines très claires = mauvaise concentration), la fréquence de passage à la litière. Une augmentation du volume quotidien, un changement de couleur sont des signes d'alerte. On peut proposer une litière permettant la récolte et l'observation des urines, ou même une litière connectée.
- Selles : des selles noires peuvent signifier un saignement digestif.
- Comportement général : surveiller le niveau d'activité, la sociabilité, la propreté, la tolérance à l'effort.
- Vomissements : fréquence et caractère (alimentaire, bilieux, sang).
- Poids : pesée mensuelle au minimum, sur la même balance. Toute perte de poids supérieure à 5 % est à signaler.
- État du pelage et de la peau : pli cutané pour évaluer l'hydratation (montrer comment faire), brillance du poil.
On peut proposer au propriétaire de tenir une fiche de suivie.
ASVinfos vous propose une modèle en téléchargement ici.
Visites de contrôle
En fonction du stade de la maladie, le vétérinaire proposera des consultations de suivi, de deux fois par an à tous les mois, voire plus si nécessaire (3, 4). Il faudra motiver le propriétaire à respecter ces visites de contrôle indispensables à la survie et au bien-être de son animal.
L'ASV peut conseiller au propriétaire de :
- Apporter le carnet de suivi à chaque consultation.
- Réaliser un prélèvement urinaire à domicile le matin même (litière sans substrat, ou litière non absorbante en silice) pour analyse rapide.
- Mettre l'animal à jeun depuis 8 à 12 h si une prise de sang est prévue (sauf contre-indication).
- Lister les questions et observations à transmettre au vétérinaire.
IV. Conclusion
L'annonce d'une maladie chronique incurable est souvent vécue difficilement par le propriétaire. L'ASV n'a pas qu'un rôle technique, mais aussi celui d'écoute et de réassurance. Il ne faut pas hésiter à reformuler avec des mots simples ce que le vétérinaire a expliqué, encourager les questions, même celles qui paraissent triviales, proposer des supports écrits (fiches conseils) à emporter.
Vu la fréquence de la maladie, particulièrement chez le chat, l'ASV peut informer les propriétaires de chats âgés de plus de 7 ans sur les recommandations de l'ISFM :
- Bilan de santé complet tous les 6 mois.
- Surveillance accrue chez les races prédisposées (Persan, Abyssin, Maine Coon, British Shorthair).
- Vigilance particulière en cas d'antécédents de maladies prédisposantes (lithiases urinaires, hyperthyroïdie, diabète, hypertension).
Chez le chien, un bilan annuel après 7 ans est également souhaitable, particulièrement chez les races prédisposées (Cavalier King Charles, Shih Tzu, Bull Terrier, Cocker, Berger allemand).
Sources
- ISFM Consensus Guidelines on the Diagnosis and Management of Feline Chronic Kidney Disease, Sparkes et al., J Feline Med Surg 2016 — https://pmc.ncbi.nlm.nih.gov/articles/PMC11148907/
- Royal Canin Academy – Nutritional management of cats with CKD, Parker V.J., 2024 — https://academy.royalcanin.com/en/veterinary/nutritional-management-of-cats-with-chronic-kidney-disease
- Baril A., Maurey C., La maladie rénale chronique du chien et du chat, PratiqueVet (2014) 49 : 314-317 —https://www.researchgate.net/publication/286140506
- IRIS Treatment Recommendations for CKD in Cats and Dogs, 2023 — https://www.iris-kidney.com/iris-guidelines-1
- Grauer G.F., Today's Veterinary Practice – Treatment Guidelines for CKD, 2016 — https://todaysveterinarypractice.com/urology-renal-medicine/treatment-chronic-kidney-disease-dogs-cats/
- Olzin (DJ), DVM360 – 11 guidelines for conservatively treating chronic kidney disease, 2007 — https://www.dvm360.com/view/11-guidelines-conservatively-treating-chronic-kidney-disease
*compliance (ou observance) : capacité du patient (ici, du propriétaire de l'animal) à respecter un protocole thérapeutique.














